14.
Le murmure des ténèbres
Dans l’absolu de sa mort, car Matt sut aussitôt qu’il était mort, l’adolescent perçut la notion de froid abyssal. Il la perçut plus qu’il ne la sentit car il n’avait pas froid lui-même, en réalité il ne ressentait aucune sensation, mais le froid était là, tout autour de son âme, dansant comme un vent puissant, prêt à le saisir. Un froid venant du néant, loin, très loin de lui, et qui le tenait suspendu au-dessus d’un abîme fait de ténèbres.
Matt attendit, longtemps. Très longtemps. Le temps ne s’écoulait pas de la même manière ici, il n’y avait pas la trotteuse de son souffle pour lui rappeler qu’il était vivant, ni la cadence de son cœur pour marteler le temps qui passait, non, rien qu’une infinie patience tandis qu’il ne se passait rien. Absolument rien.
Et pourtant, Matt était bien là, pas physiquement, mais en pensée. Pas complète car il ne pouvait se souvenir. Il lui était impossible de repenser à quelque chose de précis, les concepts mêmes de famille, d’amis avaient disparu. À vrai dire, il ne restait que l’essence de son être, et Matt sut que mourir c’était ne garder que le substrat de sa conscience et le laisser flotter à jamais dans le vide. Matt était Matt, et c’était tout.
À vrai dire, c’était trop. Il aurait préféré ne rien savoir, n’être plus rien, car cette attente sans jouir de sa conscience et sans la promesse d’une échéance le faisait souffrir. Une démangeaison. Voilà ce qu’était l’attente ici. Une démangeaison qu’on ne parvient pas à localiser et que, de toute façon, on sait ne pouvoir soulager.
Puis lui parvinrent les voix.
Ou plutôt les murmures.
Lointains et proches à la fois. Lointains parce qu’ils semblaient provenir des confins de ce vide, et proches parce que Matt les entendait résonner à l’intérieur de son âme.
Ils disaient tous la même chose. Répétant la phrase comme une multitude d’échos, créant un gigantesque brouhaha. Pourtant Matt comprit clairement les mots qui lui parvenaient :
« Viens à moi. »
Les voix changèrent d’intonation, devinrent plus mielleuses :
« Ensemble, nous pouvons tout. Ensemble, le monde est à nous. »
« Viens à moi. »
Matt sentit une présence dans les ténèbres. Un être imposant, tout près. Et plus il se rapprochait, plus Matt sentait la démangeaison en lui se faire virulente, son âme se mit à vaciller. Ses perceptions s’altérèrent, son âme tremblait. La présence fut sur lui. Étouffante. Matt sut qu’il ne pouvait rien faire. Il s’en dégageait un tel charisme oppressant que Matt aurait pu croire qu’il s’agissait du Diable en personne. Pourtant il n’en était rien, il le devinait. Ce n’était pas le Diable, c’était quelque chose de plus viscéral, de plus ancien encore.
De plus effrayant.
Et tout d’à coup, la puissance d’une seule voix :
« Je suis le Raupéroden, Matt. Viens à moi. »